Heian ou Pinan ? Histoire et versions actuelles des Katas de base
Dans ce guide
- Une meme famille de kata, plusieurs noms
- Anko Itosu, createur des Pinan
- D’ou viennent les Pinan ? Un debat non tranche
- Gichin Funakoshi et la naissance des Heian (Shotokan)
- Kenwa Mabuni et le Shito-ryu : l’ordre original conserve
- Hironori Otsuka et le Wado-ryu
- Mas Oyama et le Kyokushin : Pinan Sono Ichi a Go
- Tableau de correspondance entre ecoles
- Et aujourd’hui : cinq ecoles, un meme socle
1. Une meme famille de kata, plusieurs noms
Dans le monde du Karate, les cinq premiers kata enseignes aux debutants portent des noms differents selon l’ecole : Heian en Shotokan, Pinan en Shito-ryu et Wado-ryu, Pinan Sono Ichi a Pinan Sono Go en Kyokushin. Ce ne sont pourtant pas des kata differents : il s’agit historiquement de la meme serie fondatrice, transmise et renommee au fil de sa diffusion hors d’Okinawa. Le nom d’origine, Pinan, vient du chinois et signifie « paix et tranquillite » ; Heian en est simplement la traduction japonaise.
2. Anko Itosu, createur des Pinan
La serie est creee par le maitre Anko Itosu (1831-1915), figure majeure du Karate de Shuri, forme aupres de Nagahama Chikudun et de Sokon Matsumura. Vers 1901-1907, alors qu’il enseigne au college de Shuri, Itosu simplifie des kata plus anciens et complexes pour en faire une progression pedagogique accessible aux enfants — c’est le meme Itosu qui redigera en 1908 les « Dix preceptes du Karate », plaidant pour l’introduction de la discipline a l’ecole. C’est ce role de pedagogue, plus que de combattant, qui explique la vocation des Pinan : des formes de base, pensees pour l’enseignement collectif plutot que pour la transmission traditionnelle individuelle.
3. D’ou viennent les Pinan ? Un debat non tranche
L’origine technique des Pinan reste debattue parmi les historiens du Karate. Une premiere hypothese veut qu’Itosu les ait derives du kata Kusanku et d’un kata plus ancien nomme « Channan », aujourd’hui disparu — cette version est rapportee par Choki Motobu, l’un des eleves d’Itosu, qui evoque un kata Channan aux mouvements legerement differents. Une seconde hypothese veut qu’Itosu ait remanie une forme chinoise longue, rapportee par un marin naufrage a Tomari, en la decoupant en cinq sequences plus courtes. Aucun document d’epoque ne permet de trancher definitivement entre ces deux versions : elles sont rapportees ici a titre d’hypotheses historiques, pas de fait etabli.
4. Gichin Funakoshi et la naissance des Heian (Shotokan)
C’est Gichin Funakoshi qui, en important le Karate au Japon dans les annees 1920-1930 et en fondant le Shotokan, traduit « Pinan » en japonais sous le nom de « Heian » (平安, meme sens). Il en profite pour inverser l’ordre pedagogique des deux premiers kata de la serie : ce qui etait le deuxieme kata chez Itosu devient son « Heian Shodan », juge plus simple a enseigner en premier aux debutants. Cette inversion, propre au Shotokan, explique une bonne part des confusions de numerotation observees aujourd’hui entre ecoles.
5. Kenwa Mabuni et le Shito-ryu : l’ordre original conserve
Kenwa Mabuni, eleve direct d’Itosu des l’age de 13 ans (et egalement forme aupres de Higaonna Kanryo cote Naha-Te — d’ou le nom Shito-ryu, contraction de Itosu et Higaonna), fonde le Shito-ryu en 1931. Contrairement a Funakoshi, il conserve l’ordre original transmis par Itosu : c’est pourquoi le « Pinan Shodan » du Shito-ryu ne correspond pas au « Heian Shodan » du Shotokan, mais a son « Heian Nidan » (et inversement).
6. Hironori Otsuka et le Wado-ryu
Hironori Otsuka a une double formation : le jujutsu (Shindo Yoshin-ryu, licence obtenue en 1921) puis le Karate aupres de Funakoshi a partir de 1922, dont il devient assistant-instructeur des 1928. Il s’entraine egalement aupres de Choki Motobu et de Kenwa Mabuni, avant de fonder son propre style, le Wado-ryu, en 1934, a la suite d’une divergence de fond avec Funakoshi sur la place du combat libre dans l’entrainement. Fait notable : le Wado-ryu a garde la numerotation d’origine (« Pinan Nidan » enseigne en premier), la meme que le Shito-ryu — et non celle, reordonnee, de son propre professeur Funakoshi. Aucune source ne l’affirme comme un lien de cause a effet etabli, mais la coincidence avec son passage chez Mabuni est notable.
7. Mas Oyama et le Kyokushin : Pinan Sono Ichi a Go
Mas Oyama, fondateur du Kyokushin, a lui aussi une double formation : Shotokan aupres de Gichin puis Gigo Funakoshi, et Goju-ryu aupres de Nei-chu So puis Gogen Yamaguchi. Le syllabus de kata du Kyokushin reflete directement cet heritage double : les kata de base (Taikyoku, Pinan) viennent du cote Shotokan, tandis que les kata superieurs (Sanchin, Tensho...) viennent du cote Goju-ryu. C’est ce qui explique que la numerotation Kyokushin — « Pinan Sono Ichi » a « Pinan Sono Go » — suive l’ordre reordonne de Funakoshi et non l’ordre original d’Itosu : Pinan Sono Ichi correspond directement a Heian Shodan, sans inversion, contrairement au Shito-ryu et au Wado-ryu.
8. Tableau de correspondance entre ecoles
Seuls les deux premiers kata de la serie sont concernes par l’inversion de numerotation : a partir du troisieme (Sandan/San), les trois ecoles se rejoignent sur le meme ordre. Les fiches pinan-shodan.htm a pinan-godan.htm du site presentent desormais specifiquement la version Shito-Ryu/Wado-Ryu de chaque kata (numerotation Itosu d’origine), distinctes des fiches pinan-sono-ichi.htm a pinan-sono-go.htm qui detaillent la version Kyokushin (numerotation Shotokan).
9. Et aujourd’hui : cinq ecoles, un meme socle
Le Goju-ryu et l’Uechi-ryu, egalement couverts sur ce site, n’ont en revanche pas de kata Pinan dans leur syllabus traditionnel : ce sont des systemes de kata distincts (Gekisai, Saifa, Seiyunchin pour le Goju-ryu ; Sanchin, Seisan, Sanseiryu pour l’Uechi-ryu). Le Shorin-ryu, lui, utilise generalement la nomenclature Pinan, probablement dans l’ordre original d’Itosu comme le Shito-ryu, en tant que lignee okinawaienne directe — un point qui reste a confirmer par une source fiable avant affirmation definitive. Malgre ces divergences de nom et d’ordre, les cinq ecoles partagent bien la meme matiere fondatrice : cinq kata concus il y a plus d’un siecle pour transmettre, de maniere progressive, les bases du Karate.